Préserver les compétences fondamentales
Guider les étudiants dans l’usage des machines IA
Composante : École de Science politique de la Sorbonne
Porteur de projet : Jérôme Valluy
Public principal : L2, L3 et M1, M2
Période : 2025-2026 et suivantes

Des chartes sur les usages autorisés de l’IA ne suffiront pas
« Les chartes ne serviront à rien si on ne fait pas l’effort d’organiser nos enseignements de façon à prémunir les étudiants des pertes de repères et de capacités auxquelles les machines IA les exposent »
Jérôme VALLUY 
En tant qu’enseignant en science politique dont les cours portent essentiellement sur l’histoire informatique et les pratiques politiques et sociales du numérique, Jérôme Valluy est exposé à double titre à l’entrée fracassante de l’IA au sein de l’université et de la société dans son ensemble. L’intelligence artificielle est à la fois un objet de son champ de recherche et un outil qui bouleverse son enseignement. Deux bonnes raisons de ne pas éviter la question.
Il ressort de la majorité des enquêtes disponibles que plus de la moitié des étudiants utilisent déjà l’IA de façon régulière pour la rédaction de leurs travaux universitaires. Ces nouveaux usages compromettent fortement la valeur des évaluations ordinairement pratiquées dans le champ des sciences humaines (dissertations, fiches de lecture, résumés, synthèses et commentaires rédigés à la maison, mémoires et thèses), une situation qui induit des ruptures d’égalité entre étudiants et décourage souvent ceux qui font l’effort de « penser par eux-mêmes », créant un profond sentiment d’injustice. Comment faire pour protéger le temps de l’apprentissage menacé par un discours productiviste qui envahit toujours plus le monde universitaire ? Comment redonner aux étudiants la quiétude et le droit d’apprendre – c’est-à-dire le droit d’explorer, donc de prendre et de perdre du temps, condition sine qua non pour devenir véritablement l’auteur de sa pensée que ce soit avec ou sans IA ? À ces questions, Jérôme Valluy apporte une réponse engagée et pragmatique : repenser à la fois les contenus, les méthodes et les évaluations.
Affronter la question sans fard et sortir du déni
Pour Jérôme Valluy, il est urgent de prendre acte de la transformation en cours. Le déni ou le rejet de principe affiché par bon nombre d’enseignants, loin de nous prémunir des risques que fait peser l’IA sur l’enseignement des sciences humaines, ouvre au contraire la porte au déploiement sans garde-fou de ces nouvelles technologies au sein des universités, avec, à la clé, des ravages sur l’esprit critique, le sens de l’effort, les capacités mnésiques et la confiance en soi des étudiants. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas aveugles à ces risques et un bon tiers d’entre eux demandent explicitement à être guidés, informés et protégés.
Jérôme Valluy a décidé de prendre le problème à bras le corps pour adapter à la fois le contenu de son enseignement et ses méthodes pédagogiques. Cette double approche lui donne un regard particulièrement lucide sur ces questions. Ayant sollicité des heures complémentaires dans le cadre du Soutien aux initiatives pédagogiques et numériques 2025, il a enrichi son cours magistral sur l’histoire du numérique et a ajusté ses pratiques pédagogiques de manière à préserver les compétences fondamentales que l’université a vocation à transmettre : concentration, capacité de raisonnements, vérification des sources, argumentation et dialogue, structuration de la pensée, concision de l’expression, autonomie intellectuelle et recul critique.
Expérimenter soi-même pour aider les étudiants à mieux se défendre
L’enseignant a fait le choix de plonger lui-même dans une pratique intensive de l’écriture assistée par l’intelligence artificielle afin d’en décoder le fonctionnement, les limites, les biais et les séductions. Fort de cette expérience, il livre à ses étudiants - et aux collègues qui le souhaitent - une critique bien informée et solide des nouveaux usages académiques et rédige un « manuel d’autodéfense intellectuelle » qu’il complète et peaufine au fur et à mesure que les machines IA évoluent.
Plus qu’une simple « charte » ce manuel est un véritable programme pour une pédagogie de l’émancipation. Il ne définit pas seulement les usages autorisés, mais cible plutôt les compétences à préserver et le moyen d’y parvenir grâce à un usage encadré, limité et distancié de l’IA. Le texte est disponible à tous les niveaux d’enseignement, de la Licence au Master, et vaut à la fois méthodologie de recherche et contrat pédagogique. Il vise un objectif central : former des étudiants capables d’utiliser ou de refuser l’IA en connaissance de cause, dans une logique de responsabilité et d’autonomie plutôt que de contrôle coercitif.
Une démarche progressive entre acculturation et vigilance
Aborder ces questions de front et les mettre en œuvre dans le cadre des cours et des TD, c’est se heurter à un dilemme : comment acculturer les étudiants à l’IA sans normaliser son utilisation ? C’est une ligne de crête complexe qui suppose d’ajuster en permanence le discours et le scénario pédagogique en observant in situ des pratiques encore émergentes et donc en constante évolution.
1 — Démythifier l’IA
La première marche consiste à déconstruire le discours magique autour de l’intelligence artificielle. Jérôme Valluy n’utilise d’ailleurs pas ce terme, trop anthropomorphique, et préfère parler de machines IA, rappelant ainsi constamment que l’IA ne pense pas : il s’agit de systèmes statistiques produisant des textes probables à partir de données massives, et non de sujets dotés d’intentionnalité ou de compréhension. Par ailleurs il rappelle que l’IA a déjà une longue histoire parsemée d’hivers, qu’elle est loin d’être une évidence dont la pérennité serait assurée. L’objectif : comprendre les technologies comme des constructions sociales et historiques, inscrites dans des rapports de pouvoir, et non comme des évidences techniques neutres.
2 — Apprendre à résister
Dans un second temps, il s’agit de déjouer les stratégies de séduction de l’IA et d’apprendre à lui résister cognitivement et comportementalement : limiter ses biais, débusquer ses angles morts, se méfier de sa déférence (« tu as tout à fait raison… »), ne pas acquiescer à toutes ses sollicitations (« je peux aussi… ») … et protéger ses données personnelles. Bref replacer cette technologie dans le contexte des big data et du consumérisme afin de ne pas rester candide devant les manipulations potentiellement induites par ces outils et le risque de dépendance qui leur est associé.
3 — Reconfigurer les apprentissages
La troisième étape consiste à concevoir des situations pédagogiques qui rendent l’engagement intellectuel incontournable : nombreuses lectures recommandées, prise de notes manuscrites imposées en cours magistral, travaux pratiques en ateliers et sans machines IA où le raisonnement prime le résultat, discussions collectives permettant de dynamiser l’intersubjectivité qui doit rester au cœur de toute démarche de connaissance, présentation orales sans notes. Enfin, l’exploration par l’IA est acceptée – voire encouragée – pour certaines tâches (recherches de sources, retours critiques, aide ciblée à la rédaction), mais des conseils concrets et précis de vigilance sont apportés aux étudiants.
Activités et évaluation des étudiants
L’usage de l’IA ne doit jamais devenir une obligation implicite. Jérôme Valluy rappelle à ses étudiants que l’usage de l’IA n’est pas obligatoire et veille à ce que les exercices proposés puissent être réalisés sans machines IA, laissant ainsi aux étudiants et étudiantes la liberté de choix et des chances équitables de réussite. Dans l’ensemble, l’enseignement est très exigeant, poussant à la fois :
- À la réflexion personnelle et au raisonnement sans code et sans machine
- À la pratique active et massive de la lecture, y compris en anglais par des bibliographies très denses
- À la connaissance des enjeux politiques de l’IA par la mise en perspective historique et l’approche des problématiques contemporaines en cours magistral
- À l’expérimentation critique des IA dans le cadre de travaux rédactionnels et d’ateliers pratiques
- À l’échange argumenté entre pairs au sujet des pratiques IA, invitant à comparer les outils
- À la prise de parole individuelle en public sans assistance
Du fait de sa propre pratique intensive de l’écriture assistée, Jérôme Valluy est en mesure de décrypter les indices de l’utilisation de l’IA : propos consensuels, écriture lisse d’apparence logique mais sans véritable solidité argumentative, propos circulaires, assertions non questionnées et manque de problématisation. Il ne fait aucune concession devant des travaux qui présentent ces caractéristiques et prend le temps de dialoguer avec l’étudiant ou l’étudiante lorsque le cas se présente. Mais le cas ne se présente presque plus car Jérôme Valluy, conscient du fait qu’il est aisé de s’arranger pour rendre toujours plus indiscernable le recours à l’IA – que ce soit par un humain ou par un logiciel comme Compilatio – a pris soin de modifier complètement les modalités d’évaluation.
- Plus aucun devoir à la maison n’est évalué
- La prise de notes manuscrite des étudiants est vérifiée et évaluée par des relevés ponctuels
- Des lectures en amont du cours sont préconisées dans une logique de classe inversée
- La participation active en cours (attestant de ces lectures) est récompensée par un bonus
- Les évaluations de fin de semestres ont lieu sur table sans assistance numérique
- Les TD et les séminaires de master prévoient des oraux publics plus ou moins longs (les étudiants sont libres de préparer leurs exposés avec ou sans IA, mais seule leur performance en situation compte)
Éviter les fausses solutions qui mènent à l’impasse
Jérôme Valluy déconstruit également plusieurs illusions qui risquent de rendre inefficace la résistance à l’IA dans les établissements d’enseignement supérieur ou de poser d’importants problèmes collatéraux : l’écueil des chartes trop généralistes, simplement placées en amont du cours sans autre forme d’accompagnement, l’écueil des solutions techniques de détection qui ne produisent que des avis de probabilité et obligent l’enseignant à un travail d’analyse fastidieux, chronophage et peu efficace, l’écueil qui consiste à faire comme si de rien n’était et à corriger inutilement des travaux inauthentiques, l’écueil qui encourage les usages sans poser la question de la liberté et de l’équité, l’écueil d’une collecte de l’ensemble des échanges étudiant-machine pour vérifier la démarche réflexive, qui déroge au respect de la vie privée des apprenants et génère un travail titanesque, voire irréalisable, pour l’enseignant… la liste des comportements possibles qui seraient non efficients pourrait sans doute s’allonger encore.
Former des esprits libres et des citoyens responsables
L’approche de Jérôme Valluy et l’introduction des questions d’IA au cœur de son enseignement ne relève pas d’une vénération technologique, loin de là. Il procède d’une analyse critique rigoureuse et bien informée qui met l’accent sur le principe de fonctionnement de l’IA sans se contenter d’une condamnation morale de ses effets (aberrations écologiques et destruction potentielle des emplois). Il part du principe que l’université a vocation à éclairer le réel dont les intelligences artificielles font désormais partie, non seulement comme des objets techniques ou des outils pratiques, mais également comme des machines de pouvoir. Laisser les étudiants sans armes devant face à ces machines serait une capitulation. Leur permettre de s’approprier le sujet et les accompagner dans cette appropriation c’est se donner une chance de voir émerger des usages sobres et libres de ces techniques. C’est compter sur l’intelligence collective et le débat ouvert pour former non seulement de futurs chercheurs, mais aussi et surtout de futurs citoyens capables de défendre la démocratie et le droit menacés de toutes parts par le « capitalisme de surveillance et d’influence ». Le cours universitaire devient ainsi un espace de formation éthique.
Documents pour aller plus loin :
Jérôme Valluy : Humanités et numérique
Jérôme Valluy : Conseils aux étudiants – former à l’autonomie intellectuelle
Jérôme Valluy : Comment enseigner à l’université en tenant compte des IAg ?
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